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«Paris nous dictait tout ce qui
avait rapport à la mode et aux goûts»

Comme aucune autre période, le début du XIXe siècle fut celle des guerres incessantes. Les destinées du monde se décidaient sur les champs de batailles. Mais, lasse des misères de la guerre, la noblesse voulait profiter des rares instants de paix. Les célébrations solennelles des victoires, les bals et les réceptions devinrent partie intégrante de la vie de cette époque. Il va de soi que tout cela nécessitait une atmosphère luxueuse et pleine de magnificence. Ainsi, le style artistique apparu à la fin de la guerre reçut-il le nom d’Empire. Né en France, il devait personnifier le régime en place dirigé par l’empereur Napoléon. Ses ambitions consistaient à remodeler la carte de l’Europe, à conquérir le monde et à fonder une Europe unie sur un modèle qui était le sien. Dans ces conditions, seul l’art d’un autre empire, romain dans ce cas, pouvait servir de source à ce nouveau style, au caractère didactique de glorification de l’Empereur, qui se développe en France. C’est avec une rapidité fulgurante que le style Empire se propage dans toute l’Europe, d’ailleurs toute prête à en assimiler les principaux canons. L’Italie, l’Autriche et l’Espagne adoptent le style Empire, qui s’intègre à la vie de ces pays, à la faveur de la marche victorieuse des armées napoléoniennes. La Russie ne reste pas en marge de l’évolution artistique européenne, d’autant que l’esprit russe a toujours été sensible aux liens traditionnels avec la France. Dès l’époque de Pierre le Grand, la Russie a assimilé assez rapidement la culture européenne, tout en y apportant la note d’originalité qui a toujours été la sienne. Le style Empire n’échappe pas à cette règle. Contrairement à la France, où, obéissant aux canons du néoclassicisme, ce style commence avec la Révolution et prend fin avec la chute de Napoléon, il débute en Russie presque en même temps qu’en France, atteint son apogée avec la montée de l’esprit nationaliste provoquée par la guerre contre Napoléon et est en déclin lors de l’insurrection des décabristes, en 1825.

Notons que, pour la première fois, l’appellation donnée à ce style n’est pas due à la personnalité d’une tête couronnée, comme pour les styles français liés aux rois Louis, mais désigne l’organisation politique de l’État. En revanche, en Russie, on a coutume d’appeler ce style Alexandre, ce qui n’a rien à voir avec le culte de l’empereur, contrairement à la France.

Les similitudes et les différences des traits principaux de ce style sont bien mises en valeur par les œuvres d’art représentatives de chacune des cultures. On comprend mieux les péripéties de l’histoire quand les armes se taisent et les objets parlent.

Tel un miroir, les objets reflètent la vie de l’époque, mais il existe des éléments qui nous amènent à adopter une vision particulière de l’histoire. En témoignent notamment deux tapisseries françaises du musée de l’Ermitage qui représentent les bustes sculptés de l’empereur russe Alexandre Ier et de son épouse, Élisabeth Alexéevna. Ces portraits sont rehaussés d’une ornementation très riche. Le buste d’Alexandre est entouré d’une couronne de lauriers, sous laquelle, symbolisant la force et la puissance du pouvoir de l’État, sont représentés une aigle tenant dans ses griffes un faisceau de foudres, un globe et un sceptre. L’impératrice est entourée de symboles de la paix, son portrait est enfermé dans une couronne de fleurs, avec au-dessous d’elle des colombes dans un casque renversé. Cela ressemble à un paradoxe, mais à l’origine ces décors devaient encadrer les portraits de l’empereur Napoléon et de son épouse Marie-Louise. Or, après la chute de Napoléon, en 1815, il a été décidé de mettre dans les cadres déjà prêts les portraits des monarques russes, qui se sont trouvés très bien à la place réservée à leurs rivaux.

C’est ainsi que nous pouvons comprendre parfois différemment l’histoire de la période qui vit deux puissances dirigées par des monarques si éminents se battre sur les champs de batailles tout en entretenant des relations très étroites en temps de paix. Ces relations donnent naissance à une culture similaire dans les pays qui ont déterminé, dans une grande mesure, l’évolution de l’histoire du début du XIXe siècle. Décrivant dans Guerre et Paix la vie russe de la période de l’Empire, le grand écrivain Léon Tolstoï en donne une belle illustration en la personne des aristocrates Andréï Bolkonski et Pierre Bezoukhov dans le salon d’Anna Pavlovna Sherer. En effet, tous deux parlent français et s’habillent à la française, mais n’en critiquent pas moins les événements associés aux guerres que mène Napoléon. Ils évaluent à sa juste valeur cette grande personnalité contradictoire et prennent finalement conscience de la grandeur de l’esprit russe.

Les monuments artistiques deviennent ainsi une sorte de témoins de leur époque. Les idées qui préoccupaient la société européenne au début du XIXe siècle s’incarnent dans les objets qui entourent l’homme. La Russie résiste militairement au glorieux Empereur, mais adopte le style de vie de Paris, qui était alors capitale du monde. Aussi, malgré le conflit au niveau des États, nous sommes témoins des évolutions parfaitement identiques dans le domaine de la culture. «L’aptitude du Russe, y compris de l’artiste, à adopter l’art «étranger», à l’assimiler pour en faire ensuite une chose originale, se retrouve aux prémices de l’évolution artistique accélérée de la Russie.»(1)

L’historien russe Filip Filipovitch Viguel note à juste titre que «Paris nous dictait tout ce qui avait rapport à la mode et aux goûts»(2), si bien que le même mode de vie régnait à cette époque à Paris et à Saint-Pétersbourg.

«Ce qu’à Paris le goût avide,
Joignant plaisir et rendement,
Invente pour l’amusement,
Le luxe et la mode languide,
Tout décorait le cabinet
D’un philosophe aux dents de lait» (3)

(Alexandre S. Pouchkine, Eugène Onéguine, chapitre premier, XXIII, traduction par André Markowicz.)

Les maisons russes regorgeaient d’objets d’art français. À l’extrême fin du XVIIIe siècle, le tsar Paul Ier, qui s’était imprégné de culture française lors de son voyage à Paris en 1782, sous le nom de comte Severny, fit décorer sa résidence, le château Saint-Michel, situé au centre de Saint-Pétersbourg, d’œuvres d’art de fabrication française. L’empereur ordonna aux fournisseurs étrangers de livrer en Russie de nombreux meubles et bronzes. C’est à ce moment que l’on vit apparaître en Russie des ouvrages de Pierre Philippe Thomire, de L. F. Feuchère, de A. A. Ravrio et d’autres grands ébénistes de l’époque de l’Empire, qui inspirèrent les artistes russes. Il est parfois difficile de distinguer les meubles d’origine russe et ceux de fabrication française. Heinrich Gambs, le grand menuisier-ébéniste de Saint-Pétersbourg, réalise les consoles qui s’inscrivent dans les intérieurs de style Empire. Ses créations ne cèdent en rien aux meubles français, avec leurs gemmes dans le style égyptien qui parachèvent les pieds et les magnifiques bronzes qui ornent les plateaux des tables. Ces consoles sont de fidèles copies des meubles attribués à Thomire, si ce n’est que les plateaux sont en lapis-lazuli et de toute évidence produits par la taillerie de Peterhof, qui prospérait au début du XIXe siècle. La combinaison d’ébène, de bronze et de lapis-lazuli offre un effet particulier inégalé.

On assiste à une véritable symbiose entre les meubles russes et français. C’est ainsi que les garnitures russes sont ornées de soieries produites par les manufactures de Lyon, qui se développent à l’époque impériale grâce au soutien de Napoléon. En effet, il fait commander des centaines de milliers de mètres de soieries pour décorer les résidences qu’il fait restaurer ; des maîtres artisans russes et français participent conjointement à la création d’œuvres comme le vase Russie ou la pendule de cheminée dédiée à la mémoire d’Alexandre Ier.

Le thème russe est également très présent dans l’œuvre des peintres français. Les aristocrates russes se fournissaient traditionnellement en France. Ainsi, Nicolaï Demidov, riche industriel dont le nom reste pour toujours associé à celui de Thomire, lui commande une horloge dont la composition s’articule autour de Minine et Pojarski, héros nationaux russes, incarnés dans un monument édifié sur la place Rouge. Ce modèle était très populaire, et seul Demidov en demande huit exemplaires. La personnalité de Nicolaï Demidov, mécène russe, est caractéristique de cette période. Vivant tantôt à Paris, tantôt à Rome, il passe de nombreuses commandes à Thomire, dont les bronzes étaient très appréciés sous l’Empire. Le maître français apporte à ses œuvres sobres, réalisées d’après les canons du style Empire pour son client, une richesse de couleurs répondant au goût russe. C’est précisément pour Demidov que Thomire crée une série d’œuvres décorées de malachite, dont la pièce principale est une rotonde de grandeur presque nature prenant la forme d’un temple antique en demi-lune. Le décor est une combinaison d’or, de bronze et de malachite, gemme verte d’une beauté rare venant de l’Oural.

La malachite est le plus précieux des présents offerts à Napoléon par Alexandre Ier après la signature de la paix de Tilsit. Un vase, deux plateaux de table et les colonnes exécutés par la taillerie de Peterhof prennent le chemin de la France. Les pieds des plateaux seront réalisés par Jacob-Desmalter. Le présent du monarque russe demeure l’un des joyaux du palais de Trianon.(4) Les présents diplomatiques ont enrichi la Russie d’œuvres uniques de l’art français contemporain. Cherchant à se concilier les grâces de l’empereur russe, Napoléon lui offre à Tilsit, en plus des armes et des pièces d’orfèvrerie, des services de porcelaine, Caulaincourt, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, lui ayant confié que celles-ci sont très prisées en Russie.(5) Le service Égyptien, réalisé sur les dessins de Dominique Vivant Denon, et le service Olympique, dessiné par Alexandre Brongniart, sont destinés à la cour de Russie. Comment s’étonner dès lors que leurs lignes soient reproduites et interprétées par des maîtres artisans russes. Cela explique la similitude et l’originalité des figures du vase les «Quatre Saisons» d’après un modèle de Stépan Stépanovitch Piménov et du service d’Eugène de Beauharnais réalisé à la manufacture Dihl et Guerhard.

L’apparition d’Eugène de Beauharnais sur la scène russe n’a rien d’un hasard. Fils adoptif de Napoléon, il aurait été voué à l’oubli sans les mariages dynastiques coutumiers entre français et russes. Ainsi Maximilien, le fils d’Eugène de Beauharnais, épouse la princesse russe Maria Nicolaevna, en 1839, et apporte en Russie des objets hérités de sa grand-mère l’impératrice Joséphine, qui ornaient auparavant le palais de Malmaison. Parmi ces objets, citons le guéridon avec un plateau orné d’une aigle napoléonienne, la console le «Fond marin», provenant du boudoir de Joséphine et réalisée par les artisans de la famille Jacob, et le service à dessert de la manufacture parisienne Dihl et Guerhard. Les services à dessert étaient particulièrement prisés en Russie au début du XIXe siècle. Ils se composaient de coupes à glace, de sucriers, de compotiers, de coupes à petits fours, de tasses avec soucoupes et de nombreuses assiettes. Les assiettes étaient généralement décorées d’une peinture. Le fond des assiettes du service Beauharnais est orné de vues de différentes villes, dont Paris et Saint-Pétersbourg.

À leur tour, les tenues d’Eugène de Beauharnais sont arrivées en Russie. Le manteau et l’habit de soie verte et brodés d’or font partie de la tenue du vice-roi d’Italie. La pèlerine de velours bleu foncé et brodée d’abeilles, qui symbolisent le pouvoir napoléonien, a un aspect plus luxueux encore. Cette pièce est conservée au musée de l’Ermitage et fait partie de la tenue qu’Eugène de Beauharnais portait lors du sacre de Napoléon. Les hommes du XIXe siècle revêtaient ces vêtements de luxe pour assister aux cérémonies de réceptions officielles.

Nous voyons donc que les produits français parvenant en Russie sont d’origines très variées. N’oublions pas non plus que de nombreux magasins français existent à cette époque tant à Saint-Pétersbourg qu’à Moscou. Citons à titre d’exemple la maison de commerce de Chalmais-Aubert, le magasin de Tamisier, négociant en meubles, Lancry, qui tient un «magasin de bronzes et d’autres produits importés», le magasin de A. Guerin. Ces commerçants proposent des produits de luxe, des bronzes et des lampes dont les aristocrates russes raffolent.

L’argenterie française est reconnue grâce aux meilleurs orfèvres de Paris — Charles Caillet, Jean-Baptiste Claude Odiot, Martin-Guillaume Biennais. C’est ainsi que Biennais, maître argentier bien connu et fournisseur de la cour de l’empereur des Français, exécute un ensemble d’objets liturgiques composé de sept pièces finement ciselées que lui commande Alexandre Ier en l’honneur de sa victoire sur Napoléon. C’est toujours pour Alexandre Ier, que le maître Axel Hedlund de Saint-Pétersbourg crée ensemble d’objets liturgiques de voyage que l’empereur russe emporte avec lui à Paris. Il ne le cède en rien à l’œuvre du maître français. Biennais participe également à la création du service commandé par le grand-duc Mikhaïl Pavlovitch, remarquable réalisation de style Empire. Il est également à l’origine du sabre que portait Napoléon à la bataille de Marengo. Mais Biennais s’est surtout illustré par la fabrication de nécessaires de toilette. L’un de ces nécessaires, une petite boîte incrustée de métal, pourvu de nombreuses pièces soigneusement rangées et exécutées de sa main, est conservée avec les objets ayant appartenu à Alexandre. Biennais était également un fabricant de meubles, mais ceux-ci sont très rares. On peut notamment voir au musée de l’Ermitage une table de toilette avec le miroir Psyché créée à l’occasion du mariage du grand-duc Nikolaï Pavlovitch et apportée à Saint-Pétersbourg par le ministre des Finances, le comte Gouriev, en même temps qu’un nécessaire de toilette en argent (qui malheureusement ne figure pas dans les collections de l’Ermitage). Ces objets, ainsi que beaucoup d’autres qui se sont finalement retrouvés en Russie, servirent de modèles aux maîtres russes.

La tradition d’inviter des maîtres étrangers dans la capitale existe depuis l’époque de Pierre le Grand. Nombre d’entre eux s’établirent définitivement en Russie, comme les architectes Thomas de Tomon et Auguste de Montferrand, d’origine française. Parmi eux, on connaît des fabricants de meubles, de bronzes et des peintres sur porcelaine. Le célèbre Jacques François Joseph Swebach-Desfontaines, qui a peint le plateau de porcelaine la Bataille de Marengo pour la manufacture de Sèvres, était depuis 1815 artiste à la manufacture impériale de porcelaine de Saint-Pétersbourg. Il est assisté par le peintre sur porcelaine Henri Albert Adam, originaire de Paris. On devrait aussi évoquer le fabricant de meubles Bitepage, le bronzier Pierre-Louis Agie et beaucoup d’autres.

Le goût français se propage en Europe grâce aux revues De dame et de mode et Collection des meubles et objets de goût, fondées, en 1797, par Pierre de la Mesangère. De tels magazines étaient légion, et cela explique que les dames des salons de Paris et de Saint-Pétersbourg, avec leurs robes dans le style hellénistique grec, se ressemblaient tellement. Mais, tout comme de nos jours, c’est la robe acquise à Paris qui restait le plus «chic». Les principales boutiques de mode se trouvaient dans le quartier Richelieu et au Palais-Royal, c’est là aussi qu’étaient installés les cafés, les restaurants et les maisons de jeu dans lesquelles les aristocrates russes insouciants laissaient leurs fortunes.

Les maîtres décorateurs russes puisaient leur inspiration dans les œuvres des principaux architectes et peintres ornemanistes français J. D. Dugourc, Louis-Martin Berthault et, bien entendu, de Charles Percier et de Pierre-François Fontaine. Ce sont eux qui ont créé la «grammaire» du style Empire, en publiant des gravures ornementales illustrant des projets de décoration des intérieurs dans leur Recueil de décorations intérieures comprenant tout ce qui a rapport à l’ameublement… composé par C. Percier et P. F. L. Fontaine, exécuté sur leurs dessins. C’est avant tout grâce à ces deux derniers ouvrages que nous voyons les aigles, les drapeaux, les trophées et les couronnes de lauriers devenir le langage du style Empire.

Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que, préservant la tradition de dialoguer avec les esprits les plus éclairés, introduite par Catherine II, Alexandre corresponde avec ces artistes. Les douze volumes de l’album connu sous l’appellation générale Édifices et monuments de Paris sous le règne de Napoléon Ier. Dédiés à l’Empereur Alexandre par Percier et Fontaine, Architectes de l’Empereur avaient été envoyés en Russie dès 1809. Alors qu’il se trouvait dans Paris, ville conquise en avril 1814, l’empereur russe rencontre Fontaine, qui lui fit visiter les palais des Tuileries et du Louvre. C’est à Fontaine que furent confiées la décoration de la cérémonie de Pâques, sur la place Louis-XV, en l’honneur de l’empereur russe. Un an plus tard, c’est toujours lui qui organise le défilé des troupes russes à Vertus, en Champagne. En septembre de la même année, Percier et Fontaine envoient en Russie le treizième volume de l’album consacré aux fontaines françaises, si bien que les artistes russes disposent d’une véritable «encyclopédie» des ornementations du style Empire, source d’inspiration et parfois d’imitation. Percier et Fontaine exécutent, en autres, des projets destinés à la Russie, tels une série d’objets commandés par le comte Alexandre Stroganov et le projet de table réalisée par Martin-Guillaume Biennais, cadeau offert à l’occasion d’un mariage célébré dans la famille impériale russe.

On sait que, bien qu’occupé par ses expéditions militaires, Napoléon veillait au devenir des différents corps de métiers, car il était conscient que sa gloire s’en trouverait accrue. C’est sous son règne que les collections du Louvre s’agrandirent considérablement. À son tour, l’empereur russe attacha une grande importance à la vie artistique. Après son séjour parisien de 1807, Alexandre prit pour conseiller le directeur du musée Napoléon, Dominique Vivant Denon, qui l’aida à compléter les collections du musée de l’Ermitage.

Alexandre entretenait également des relations personnelles avec l’impératrice Joséphine. Le style de vie qu’avait su créer l’épouse de l’Empereur était devenu la référence du bon goût pour la majorité de ses contemporains. Alexandre Ier lui rendait fréquemment visite dans sa résidence favorite de Malmaison et lui prodiguait des marques d’attention. Après la mort de Joséphine, Malmaison reste pour toujours associée à la Russie. Ainsi, en 1815, Alexandre Ier acquiert des enfants de Joséphine, pour 940 000 francs, une collection de trente-huit tableaux, destinée au musée de l’Ermitage. Cette collection comptait des toiles de Rembrandt, Potter, Metsu, Ter Borch, et de quelques autres maîtres, et quatre statues de Canova.

Les œuvres d’art soulignent de manière évidente que, au début du XIXe siècle, les cultures de la France et de la Russie se complétaient et formaient une véritable synthèse. Les objets du quotidien — tasses, assiettes, tapisseries, horloges, meubles et candélabres — montrent ce qui échappe parfois au regard scrutateur de l’historien, permettent de comprendre comment étaient évoquées les victoires et les défaites militaires, comment on s’inspirait des héros de l’Antiquité et des allégories pour glorifier les vainqueurs.

Il est surprenant de constater l’intérêt que les artistes français portent aux représentations d’Alexandre Ier, vainqueur de l’armée napoléonienne. Cela confirme ce que disait Nicolaï Tourgueniev : «Quant à notre Empereur, eux [les Français] lui vouaient une véritable adoration.» Nous en retrouvons des portraits sur les tasses des manufactures parisiennes, les camées et les tissus. Il existe de multiples reproductions de la scène de l’entrée d’Alexandre Ier dans Paris, en 1814, comme sur l’assiette de la manufacture parisienne de Schoelcher. Ce sont autant de témoignages de l’attitude du peuple français à l’égard des vainqueurs. Une série de gravures montrant des soldats russes dans la capitale française est consacrée à ce thème. Quelques-unes sont empreintes d’humour, comme ce «Cosaque» lourdaud aux côtés d’une Parisienne à la mode. D’autres, comme la gravure de Philibert Louis Debucourt «Adieux d’un officier russe à une Parisienne», témoignent des relations touchantes entre deux jeunes gens originaires de pays rivaux.

De la même façon, Napoléon est souvent portraituré par les artistes russes. Pour preuve, cette citation tirée d’Eugène Onéguine, de Pouchkine : «Et, installé sur la colonnette, le petit bonhomme de fonte au visage plein de morgue et aux bras croisés sur la poitrine.»(6) Mais, à la différence de la France, où les artistes s’intéressent principalement aux personnalités couronnées, les artistes russes préfèrent représenter sur les assiettes, les médaillons et même sur les tapisseries le soldat russe, vainqueur de la Grande Armée. Les capitaines russes célèbres sont représentés sur le service créé par la manufacture impériale de porcelaine et consacré aux événements de la guerre nationale de 1812. Les portraits des glorieux généraux apparaissent également sur des coupes, des tasses et des camées.

Le langage de l’art exprime ainsi l’unité des cultures, qui, malgré les vicissitudes de l’histoire, suivaient une même évolution à travers le monde entier en se complétant et en s’interpénétrant. Alors que les litiges politiques et territoriaux se règlent par des négociations laborieuses et sur les champs de batailles, le style Empire s’étend pacifiquement à toute l’Europe. C’est toutefois en Russie qu’il fut le mieux assimilé et transformé de façon créatrice.

 

Tamara Rappe


(1) Калитина Н. Н. О русско-французских художественных связях в первой половине XIX в. // Искусство Франции и русско-французские художественные связи. Тезисы докладов. СПб, 1996. С. 48.
(2) Вигель Ф. Ф. Записки. М., 1892. Ч. 2. С. 40.
(3) Пушкин А. С. Полное собрание сочинений. М., 1948. Т. 6. С. 14.
(4) Chevallier B. Malmaison; chateau et domaine des rigines a 1904. Paris, 1989, p. 106.
(5) Denis Roche/ Le Mobilier francais en Russie, s. d, v. 2.
(6) Пушкин А. С. Указ. соч. С. 147.

En haut, à gauche :
Vase "Russie"
Manufacture Impériale de Porcelaine
Russie, Saint-Pétersbourg 1828.