Saint-Pétersbourg, capitale militaire
La fondation et le début de lhistoire de Saint-Pétersbourg sont indissociablement liés à la guerre du Nord, doù la présence de lélément militaire dans la physionomie de la ville. On le retrouve dans les quartiers des troupes, casernes, églises régimentaires, manèges, monuments, toponymie, folklore, mode de vie et de nombreuses mœurs. Limage de Saint-Pétersbourg «à la Pouchkine» suscitait une admiration affectueuse par le simple fait que la ville était «une capitale militaire».
Les vues de Saint-Pétersbourg à cette époque peintures, gravures et aquarelles sont comme un refrain des poésies de Pouchkine. Que dexaltation et de joie dans les œuvres de Patersen et dIvanov, de Raev et de Tchernetsov, avec tous ces défilés, relèves de la garde et simples vues de la ville où lon trouve presque toujours un personnage en uniforme. Ces traits militaires de liconographie de Saint-Pétersbourg nont rien dun hasard et reflètent une image traditionnelle qui marquait la vie de tous les jours et la culture de la cité. Cette image militaire sest manifestée avec un éclat particulier lorsque la Russie participa à la guerre contre la France, à lépoque napoléonienne.
La forteresse Saint-Pierre et Saint-Paul et lAmirauté, figurant parmi les premières constructions de la ville et dominant toute son architecture, étaient directement en rapport avec sa vocation militaire. Les ouvrages darchitecture évoquant la vie militaire de la capitale devaient jouer par la suite un rôle réellement éminent. On peut citer à ce titre les cathédrales de la Transfiguration (1827-1829 ; architecte Vassili P. Stassov), de la Trinité (1828-1835 ; architecte Vassili P. Stassov), affectées aux régiments de la garde de Sa Majesté Preobrajenski et Ismaïlovski, les casernes des régiments des chevaliers-gardes (années 1800 ; architecte Luigi Ruska) et de Pavlovski (1817-1819), réalisées dans le style Empire russe. Plusieurs cathédrales de Saint-Pétersbourg devenaient en quelque sorte des mémoriaux militaires. Ainsi, la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul servait de dépôt aux étendards suédois et turcs pris comme trophées, et la cathédrale Notre-Dame de Kazan recevait les trophées des guerres contre la France et la Perse. Que la cathédrale Notre-Dame de Kazan abrite, dans sa nef, le tombeau du général feld-maréchal Mikhaïl I. Koutouzov et que sa façade sorne des monuments de M. I. Koutouzov et du général feld-maréchal Mikhaïl B. Barclay de Tolly (1830-1837 ; sculpteur B. I. Orlovski), grands capitaines de la guerre nationale de 1812, en dit assez sur sa vocation de mémorial militaire. Les drapeaux pris à lennemi habillaient également les cathédrales de la Transfiguration et de la Trinité. La première était ceinte dune clôture faite de canons turcs et la seconde arborait sur sa façade ce que lon appelait la colonne de la Gloire, également faite de canons pris en trophées. Laspect militaire de Saint-Pétersbourg est encore accentué par les arcs de triomphe : de Narva (1827-1834 ; architecte Vassili P. Stassov), commémorant la victoire sur Napoléon et le retour de la garde impériale de lexpédition militaire de 1813-1814 ; de Moscou (1834-1838 ; architecte Vassili P. Stassov) ; de lÉtat-major général (années 1820 ; architecte Carl Ivanovitch Rossi) ; les monuments érigés en lhonneur des grands capitaines A. V. Souvorov (1788-1801 ; sculpteur Mikhaïl Ivanovitch Kozlovski) ; mais aussi par les obélisques et les colonnes commémorant des victoires militaires : obélisque Roumiantsev (1799 ; architecte Vincenzo Brenna) ; la colonne de Tchesmé (1774-1778 ; architecte Antonio Rinaldi) et dautres, situées à Tsarskoïe Selo. Témoigne aussi de cette vocation lornementation des édifices, des grilles et des lampadaires rehaussés de nombreuses représentations darmes exécutés dans le style Empire. À son tour, larc de lÉtat-major général, avec son édifice et la colonne Alexandre (1830-1834 ; architecte Auguste de Montferrand), au centre de la place du Palais, qui constituent de grands monuments darchitecture réalisés pour célébrer la victoire de larmée russe sur Napoléon.
La vie militaire de Saint-Pétersbourg a également marqué de façon inédite la toponymie de la ville, qui permet de situer les quartiers que les troupes prenaient successivement en milieu urbain. À côté des toponymes visiblement militaires, comme la rue du Train, le boulevard des Chevaliers-Gardes, la place Semionovski, existaient bon nombre de toponymes militaires latents. La rue Zakarievskaïa devait notamment son nom à léglise régimentaire des chevaliers-gardes, alors que la rue Serguiévskaïa (actuellement Tchaïkovski) devait le sien à la cathédrale Saint-Serge, saint patron de lartillerie russe.
Les militaires ont toujours représenté une proportion notable de la population de Saint-Pétersbourg (jusquà un quart à certaines périodes). Cinquante mille Pétersbourgeois, soit plus de dix pour cent des habitants, portaient luniforme sous le règne dAlexandre Ier. Ivan Illitch Pouchkarev, historien de la ville, écrivait : «La ville de Saint-Pétersbourg a en fait quatre vocations : militaire, commerciale, administrative et de capitale.» La population militaire de Saint-Pétersbourg était surtout constituée par la garde impériale.
Lhistoire des premiers régiments de la garde Preobrajenski et Semionovski remonte aux soldats de «divertissement» de Pierre le Grand, jeunes gentilshommes vêtus dun uniforme avec lesquels il sentraînait dans les années 1680. En 1696, ces deux régiments ont pris part à lexpédition contre les Turcs visant à prendre la forteresse dAzov. En 1700, avant de lancer la campagne contre la Suède, le tsar a donné à ces régiments le nom de garde. Les soldats des régiments Preobrajenski et Semionovski se sont couverts de gloire devant Narva et se sont battus durant toute la guerre du Nord (1700-1721).
Les régiments de la garde de Sa Majesté Ismaïlovski et des chevaliers-gardes sont venus sajouter, en 1730, aux régiments anciens. Les effectifs du corps de la garde restèrent inchangés jusquà la fin du XVIIIe siècle. Montant sur le trône en 1796, lempereur Paul Ier instituera le bataillon des chasseurs, devenu régiment en 1806. Pierre Ier a formé, dès 1724, un détachement des cavaliers de la garde composé de soixante officiers à loccasion du couronnement de son épouse, Catherine. Cette compagnie se réunissait par la suite uniquement lors des couronnements et était dissoute ensuite. Sous limpératrice Catherine II, les chevaliers-gardes étaient en permanence affectés à la garde de la résidence impériale. En janvier 1799, fut formé le corps des chevaliers-gardes, devenu régiment en 1800. Tout en continuant à monter la garde au palais et à assister aux couronnements, ils participèrent désormais aux opérations militaires. Ils se sont notamment illustrés à la bataille dAusterlitz en chargeant les positions françaises conjointement avec la garde montée. Ils ont ensuite pris part à la guerre nationale de 1812 et aux campagnes des années 1813-1814. En 1796, on vit également apparaître le régiment des hussards de la garde impériale, qui comptait deux escadrons de Cosaques, noyau du régiment des Cosaques de la garde impériale formé en 1798.
Le corps de la garde sélargit considérablement à la veille de la guerre nationale de 1812. Le bataillon de Finlande (régiment depuis 1811) sy ajoute en 1803. Il est rejoint par les régiments des dragons et des uhlans (1809) et par le régiment dinfanterie de Lituanie (1811). Parallèlement, on voit se former des unités spéciales de la garde, comme léquipage de la garde (1810) et le bataillon de génie de la garde impériale (1812). Outre les unités citées dinfanterie et de cavalerie, la garde comprenait aussi des unités dartillerie à pied et à cheval, des unités dinstruction, etc.
Les unités de la garde firent partie de larmée en campagne du premier au dernier jour de la guerre nationale de 1812 et sillustrèrent sur les champs de batailles. Cest ainsi que presque tous les régiments de la garde participèrent à la bataille de la Moskova (Borodino). Pour la bravoure quil y manifesta, le régiment de la garde impériale de Lituanie reçut, en 1817, le nom de régiment de la garde impériale de Moscou.
De nombreux régiments de larmée russe ont été décorés de drapeaux et détendards de Saint-Georges, dinsignes «Pour le mérite» et de trompettes dargent pour la victoire sur la Grande Armée. Mais cest lincorporation à la garde qui restait la meilleure des récompenses. Cet honneur a été accordé aux régiments des grenadiers de Sa Majesté, des grenadiers Pavlovski et des cuirassiers de Sa Majesté, qui deviennent régiments de la garde impériale à partir de 1813.
Les différents régiments, états-majors, services et directions possédaient leurs quartiers à Saint-Pétersbourg et dans ses environs. Les différentes écoles militaires, comme le corps des pages et le corps des cadets de la noblesse, jouaient un rôle considérable dans la vie de la capitale.
Initialement (depuis lépoque de Pierre Ier), les soldats de la garnison de Saint-Pétersbourg, y compris ceux des régiments de la garde, logeaient chez lhabitant. À la fin des années 1720, les régiments ont reçu de vastes terrains dans la banlieue de la capitale, mais ce nest quaprès la guerre de 1812 que commence la construction des casernes daprès les projets conçus par les architectes les plus réputés de la ville.
La beauté des uniformes des régiments de la garde était un élément fondamental du spectacle quoffraient les revues et défilés militaires. Une place de choix revenait indubitablement aux défilés militaires de Saint-Pétersbourg, dont léclat était le fait de la garde.
«Qui ne loue pas la garde ?, écrivait le général Alexej Petrovitch Ermolov, héros de la guerre contre les Français, comment ne pas la louer en tout état de cause ?»(1) La situation privilégiée de la garde rendait parfois jaloux les officiers des garnisons de province blanchis sous le harnais, et même ceux de Moscou.
Les officiers de la garde aimaient naturellement se pavaner dans leurs uniformes, chaque régiment possédant des détails spécifiques. Pour linfanterie de la garde, cétait la couleur du collet et les lisérés blancs, attribués à la première division en commémoration des campagnes navales de Pierre Ier, et les broderies en or spécifiques aux officiers de chaque régiment.
Notons un trait propre au port des habits duniforme en Russie. Il sagit des libertés et des irrégularités que se permettaient les officiers de la garde. Si, pour toute larmée, ce phénomène pouvait sexpliquer par les contraintes de la vie de régiment, il exprimait pour la garde aussi bien la recherche délégance quune sorte de «bouffonnerie grotesque». Cela est devenu particulièrement évident après le retour de la garde de la campagne des années 1812-1814. On racontait que, revenu en 1815 à Saint-Pétersbourg, Alexandre Ier «paraissait ennuyé et même fâché
il est devenu plus exigeant et sévère au chapitre de la discipline militaire ; les officiers se sont vus interdire le port des vêtements civils et étaient invités à respecter rigoureusement les contraintes vestimentaires.»(2)
On pourrait citer à ce titre les notes de lofficier décabriste A. E. Rosen : «Je nai jamais été pédant, sauf quand je revenais chez moi à toute heure du jour et même de la nuit par les rues reculées et désertes de lîle Vassilievski, je faisais très attention au respect de tous les détails de ma tenue réglementaire. Ainsi, malgré le fait que, tant en été quen hiver, je risquais dabîmer mes yeux, je portais toujours le tricorne de travers, comme cela était prescrit. Celui qui me jugeait daprès mon habit duniforme, pourrait me prendre pour un pédant ou un original, comme on appelait ceux qui faisaient tout pour se faire remarquer. Il y avait une raison à cela ; aussi loin quen 1818, quand je ne faisais que commencer mon service et quand N. M. Sipiaguine était chef détat-major, aussi bien lui-même que le comte M. A. Miloradovitch et N. A. Potemkine, ainsi que les généraux élégants ou petits-maîtres et, à leur suite, les autres officiers, portaient des gants verts et le tricorne côté bord. Un beau jour dété, je suis allé me promener par le pont Saint-Isaac. Un gilet blanc se remarquait sous mon habit duniforme déboutonné, le tricorne était mis côté bord et javais des gants verts, bref, cétait une tenue du petit-maître de lépoque qui navait rien de réglementaire. Quittant la perspective Nevski, je me suis engagé dans Malaïa Morskaïa, où jai croisé lempereur Alexandre. Tout confus, je me suis arrêté et cest tout juste si jai eu le temps de rectifier le tricorne. Ayant remarqué ma gêne, lempereur a souri, ma menacé avec le doigt et a continué son chemin sans rien dire. Jai pris un fiacre et jai filé chez moi. Je me demandais si je devais rapporter cet incident à lofficier commandant le régiment ou attendre quune enquête soit faite à ce sujet. Je me taisais, mais jai longuement attendu avec angoisse les conséquences de cette rencontre ; cétait une faute grave qui valait la mutation dans un régiment de larmée ou un mois darrêt de rigueur en prison de régiment. Aucune interpellation na été adressée au régiment, mais je me suis juré de respecter religieusement la tenue réglementaire et je ne me suis permis aucun écart jusquà la dernière heure de mon service.»(3)
Les régiments de la division des cuirassiers de la garde chevaliers-gardes, garde impériale montée et cuirassiers de Sa Majesté impériale faisaient partie de lambiance militaire de Saint-Pétersbourg. Les casques et les cuirasses restèrent de tradition exclusivement pétersbourgeoise jusquà la Première Guerre mondiale. Les chevaliers-gardes, les cuirassiers et les gardes montés revenaient sans cesse dans la littérature de la capitale, comme le chevalier-garde Naroumov, personnage de la Dame de pique, de Pouchkine.
Les défilés militaires occupaient une place considérable dans la vie de Saint-Pétersbourg, tant par leur nombre que par leur splendeur. Défilés régimentaires ou du corps de la garde au complet, ils étaient organisés à loccasion des relèves de la garde ou pour célébrer les grandes fêtes et les événements les plus importants de la vie de lempire, de la capitale ou de la famille impériale. Ces cérémonies sont représentées sur de nombreux tableaux et gravures. Les commandements et la musique militaires résonnaient le plus souvent sur le spacieux pré de la Tsarine, devenu depuis Paul Ier un véritable Champ-de-Mars, comme à Paris. Cest là que se déroulaient de nombreux exercices militaires. Les grands défilés et ce que lon nommait «les augustes revues des régiments du corps de la garde» sy tenaient tous les ans au printemps, quand les troupes quittaient leurs quartiers dhiver en ville et déménageaient dans les camps des environs de la capitale. Le défilé de mai sur le Champ-de-Mars venait clore la saison dhiver de la vie mondaine de Saint-Pétersbourg, qui souvrait en automne par un bal dans les locaux du corps des cadets de la Marine. Les divers événements y étaient également célébrés, comme le Te deum en action de grâces du 23 septembre 1829, à loccasion de la conclusion du traité de paix avec la Turquie. Voici comment un contemporain décrit cet événement : «À deux heures du matin, tous les régiments de la garde, toutes les troupes et toutes les écoles militaires de la capitale infanterie, cavalerie et artillerie étaient rangées en colonnes compactes formant deux lignes sur trois côtés de la place, face au haut ambon érigé pour Sa Majesté impériale. Accompagné de lhéritier du trône et dune suite nombreuse, Sa Majesté impériale a bien voulu arriver sur le pré de la Tsarine vers midi et assister au Te deum, se trouvant sur lambon entouré de tous les étendards. À la fin de la célébration de loffice divin, accompagnés par les coups de canon et les exclamations des troupes et du peuple, les trophées pris par nos troupes en Europe et en Asie (bâtons de commandement des pachas, tougs, clés des places fortes et drapeaux) ont été promenés devant le front des troupes.»
Ladmiration que provoquait «
la beauté uniforme des rangs de fantassins et de cavaliers», qui était un vrai spectacle, était naturelle non seulement pour les amateurs du «front» comme lempereur Alexandre Ier et ses frères, mais aussi pour tout spectateur. «Qui pourrait nier, écrivait un Pétersbourgeois, que si mécaniques quelles puissent paraître à notre esprit civil, les évolutions militaires sont fascinantes et que notre regard se repaît de cette masse dhommes formant des figures régulières qui se meuvent et se confondent comme sous leffet dune magie. Cest la brillante bigarrure dans luniformité qui fascine notre regard, de même que notre oreille est fascinée par les sons de la musique et le grondement des canons.»
À partir du début du XIXe siècle, les défilés militaires commencent à être organisés afin de commémorer différents événements historiques. Cest ainsi que le 16 mai 1803, la capitale avait solennellement «repris le souvenir du fondateur de la ville». Les régiments de la garde ont défilé sur le quai des Anglais en direction de la place du Sénat. Le jeune souverain, Alexandre Ier, ouvrait la marche. Au moment de croiser le cavalier dAirain, il «a bien voulu lui rendre salut, ayant été imité en cela par lensemble des troupes». Les cadets du premier corps des cadets de la Marine étaient alignés devant le monument.
Non seulement le regard était attiré par les silhouettes familières des militaires dans les rues de la vieille ville, mais loreille aussi, entendant tantôt les roulements dun tambour et les sons dune flûte, tantôt le signal dune trompette, tantôt les accents solennels et puissants dun orchestre militaire. Les signaux réglementaires qui se jouaient dans les quartiers des régiments devenaient partie intégrante du fond sonore de la ville.
Au cours du XVIIIe siècle, tous les régiments de la garde sétaient dotés de tambours, de trompettistes et de joueurs de flûte pour interpréter les signaux, mais encore dun grand nombre de musiciens, qui constituaient des orchestres. «Les musiques militaires, atteste A. T. Bolotov (1738-1833), auteur des Notes bien connues, gagnaient constamment en nombre et gonflaient jusquà devenir vraiment énormes non seulement dans linfanterie, mais encore dans les formations de cavalerie, où le règlement ne prévoyait que les trompettistes.» On comptait jusquà cent musiciens et plus dans certains régiments. «Non contents de sadjoindre des orchestres de cuivres, poursuivait Bolotov, les officiers commandant les bataillons et les régiments avaient même des musiques à archet et de nombreux cors pour ne rien dire des instruments en usage chez les janissaires et dautres encore, dont ils se servaient pour faire le plus grand tapage. Les régiments avaient en outre des chœurs tout aussi nombreux. Tous ces excès qui ne correspondaient pas du tout aux états existants étaient payés par le Trésor.»
Paul Ier a résolument mis fin à ce débordement de la musique. Voici comment Bolotov le rapporte : «Un jour le souverain a vu une énorme foule de musiciens qui étaient alignés sur le flanc dun régiment. Feignant dignorer qui étaient ces hommes, il a demandé :» Quest-ce que cette troupe ? «On lui répond que ce sont des musiciens.» Comment ! Ils sont tous musiciens ? Mais cest une vraie foule ! «Et sétant approché du front des musiciens, lempereur a lancé :» Deux meilleurs musiciens, venez à moi. «Il a fait ensuite venir de la même façon les meilleurs clarinettistes et le meilleur bassoniste.» Voilà, cest assez comme cela. Vous allez rester musiciens, a-t-il annoncé aux musiciens sélectionnés, alors que tous les autres seront versés dans les compagnies et serviront comme soldats «.
Les orchestres de musique régimentaire gonfleront à nouveau sous Alexandre Ier, sans jamais atteindre la taille démesurée quils avaient dans le passé. À partir du XIXe siècle, la musique militaire de Saint-Pétersbourg devient très variée, pour la bonne raison que chaque régiment de la garde a désormais sa marche et devient facilement identifiable. Les marches les plus anciennes étaient celles des régiments de la garde impériale Preobrajenski et Semionovski. On estime que la première date de lépoque de Pierre le Grand, doù son nom, Petrovski. Cest au son de la marche du régiment Preobrajenski que la garde russe entra dans Paris.
La seconde a été composée, en 1796, par le général Rimski-Korsakov, musicien passionné qui la dédiée à lune des demoiselles dhonneur de limpératrice. Par ordre de Paul Ier, cette marche est devenue celle du régiment.
Le régiment des chevaliers-gardes adopte, en 1826, pour marche une mélodie de lopéra de François Adrien Boildieu la Dame Blanche. Limpératrice Alexandra Fedorovna, qui patronnait le régiment, en avait exprimé le souhait. Rappelons quen argot militaire lexpression» dame blanche «signifiait arme blanche.
En plus des multiples irrégularités associées au port de luniforme, il existait à Saint-Pétersbourg aux temps dAlexandre Ier et de Nicolas Ier quantité de plaisanteries au sujet du comportement réglementaire. Le grand-duc Mikhaïl Pavlovitch, frère des empereurs Alexandre et Nicolas, en était souvent le personnage de prédilection. Il commandait le corps de la garde et était très sévère au chapitre des» polissonneries «auxquelles se livraient les officiers. On peut en citer une, qui en dit long sur les autres :» Un jour, alors quil se promenait, le grand-duc a remarqué un officier en galoches. Indigné par cette liberté, le grand-duc fond sur le malheureux. «Les galoches ? En prison !», ordonne-t-il, avec une colère non dissimulée. Lofficier se rend en prison, y laisse ses galoches et revient auprès du grand-duc. «Comment ?, sécrie-t-il, le remarquant de nouveau, tu nas pas exécuté mon ordre ?» «Mais si, Votre Altesse, répond lofficier, les galoches sont en prison !»
Les officiers de la garde formaient une véritable confrérie quand il sagissait de défendre lhonneur du régiment contre les attaques des supérieurs et notamment des grands-ducs. On connaît bien lhistoire qui se déroula lors dune campagne à létranger et que lon associe généralement au régiment des chevaliers-gardes. Pendant la marche, alors quil doublait le régiment, le grand-duc Constantin Pavlovitch, qui commandait le corps, saperçoit que le chef du régiment savance sur le bord de la route portant une casquette et non un casque. Le grand-duc prit vivement à parti lofficier et tout le régiment : «Une bande de douillets.» Le chef du régiment présenta sa demande de démission, ainsi que les chefs de brigade et de division. Lhistoire parvint aux oreilles de lempereur Alexandre Ier, qui fit venir son frère et lui demanda des explications. À la suite de cet incident, le grand-duc se rendit dans le régiment pour faire amende honorable, précisant que si les officiers estimaient cela insuffisant, il était prêt à leur donner satisfaction. Tous les officiers acceptèrent ses excuses, hormis un jeune cornette, qui affirma que lhonneur était trop précieux pour quil puisse y renoncer. Les officiers supérieurs étouffèrent alors laffaire. Quant au grand-duc, il prit lofficier en question sous sa protection, fit de lui son aide de camp et essayait de lui venir en aide lorsque celui-ci se trouva impliqué dans la conspiration décabriste.
La rivalité était un élément important de la vie des régiments de la garde cantonnés à Saint-Pétersbourg. Celle-ci prenait les formes les plus diverses. Les régiments rivalisaient de vaillance sur le champ de batailles et dendurance pendant les marches. En temps de paix, la rivalité se manifestait pendant les courses et les beuveries amicales. Vsevolod Vladimirovitch Krestovski, écrivain des mœurs militaires, notait deux types de comportement des officiers de la garde à lépoque dAlexandre Ier : «Il régnait alors un esprit et un ton particuliers dans les régiments des chevaliers-gardes, Preobrajenski et Semionovski. Les officiers de ces régiments appartenaient à la haute société et se distinguaient par leurs manières raffinées et courtoises. Les officiers des autres régiments, eux, ne se montraient en société quà de rares occasions et préféraient vivre tranquillement entre eux. Ceux du régiment de la garde montée observaient la neutralité et pratiquaient les usages mixtes. En revanche, les hussards, les Cosaques, les izmaïlovistes et les chasseurs étaient fidèles aux traditions de larmée et vivaient dans un esprit de crânerie insouciante. Les uhlans fraternisaient invariablement avec ces derniers, mais se liaient surtout damitié avec les officiers de la Marine.»
«Le langage de la garde» faisait naturellement partie de largot militaire, mais était en grande partie lié à la vie «hors régiment», qui sopposait au «dressage» très répandu à Saint-Pétersbourg dans les années 1810-1839. Ce train de vie était invariablement associé aux manières hussardes, aux beuveries et aux jeux de cartes.
Yuri Mikhaïlovitch Lotman, critique littéraire notoire, constatait : «Le langage de la garde est un phénomène original de la langue parlée du début du XIXe siècle. Sa fonction générale est déterminée par la place quoccupe la garde dans la vie culturelle de lépoque dAlexandre. Ce nest plus» une bande bestiale divrognes tapageurs «(Denis Ivanovitch Fonvizin) comme aux temps de Catherine la Grande, ni un jouet de Nicolas Ier. La garde du premier quart du XIXe siècle était une communauté dhommes instruits, cultivés et épris de liberté, que de nombreux liens unissaient à la littérature dun côté, et au mouvement des décabristes de lautre.»(4)
Voici quelques exemples caractéristiques de ce jargon, attribués au comte Goudovitch, commandant le régiment des uhlans de la garde impériale : «sécher le cristal», se livrer à livrognerie ; «suer sur le carton», jouer aux cartes. Le terme «râleur» était largement utilisé pour désigner le petit-maître militaire engoncé dans son corset. Ce langage, tout comme le folklore militaire, avait des ramifications profondes tant dans le milieu militaire que dans la langue parlée par les Pétersbourgeois.
Les soldats des régiments de la garde étaient sélectionnés selon des critères précis. Ainsi, les soldats du régiment Preobrajenski se recrutaient parmi les robustes bruns, les châtains et les roux, sans prêter attention à leur beauté. La taille et la constitution étaient de loin le critère le plus important. Les recruteurs du régiment de la garde impériale montée préféraient les beaux bruns. Le régiment Semionovski se composait de soldats à la haute stature, blonds, au visage «à la peau saine», aux yeux bleus de préférence, pour saccorder à la couleur du collet. Les chevaliers-gardes avaient le même type, mais en plus svelte et habile. Les régiments Izmaïlovski et des grenadiers faisaient appel aux bruns : le premier les préférait beaux et le second prisait les rébarbatifs. Le régiment des chasseurs se recrutait parmi les châtains au visage plat et carrés dépaules. Le régiment de Moscou préférait les roux. Le régiment Pavlovski prisait les blonds de taille moyenne et au nez camus (en souvenir de lempereur Paul Ier). Les hussards de Tsarskoïe Selo étaient des bruns sveltes de taille moyenne.
Comme celle des autres résidences des membres de la famille impériale, la vie quotidienne du palais dHiver et les événements de gala qui sy déroulaient dépendaient beaucoup de lArmée, et surtout de la garde. Lintérieur du palais se divisait en trois parties distinctes : appartements personnels, bureaux et salles dapparat. Les salles dapparat occupaient deux enfilades, se détachant de lescalier du Jourdain et se prolongeant vers louest (avant-salle, salles Nicolas et des Concerts) et vers le sud (salle des Feld-maréchaux, Pierre, des Armoiries, Saint-Georges, des Piquets, Alexandre, Grande Cathédrale [du Sauveur] et galerie Militaire). Habituellement, ces locaux se drapaient dans un silence solennel, que venaient de temps en temps perturber un visiteur attardé, des valets, des serviteurs et des relèves de la garde. Toutefois, les jours des fêtes solennelles, les salles se remplissaient dune foule bruyante et bigarrée. Cest là quavaient lieu les sorties dapparat de la famille impériale et se consommaient les cérémonies grandioses et fastueuses.
La galerie Militaire, monument artistique unique destiné à célébrer lhéroïsme de larmée russe, occupait une place particulière parmi les salles dapparat du palais dHiver. La guerre nationale de 1812 a profondément marqué lhistoire militaire et lhistoire russe dans son ensemble, et aussi toute la culture de la Russie. Perpétuer le souvenir dune guerre, quil sagisse de médailles commémoratives, de drapeaux et détendards de récompense, de nouveaux régiments de la garde ou dune infinie variété de monuments darchitecture, de sculpture, de peinture, etc., est sans précédent dans lhistoire de ce pays.
Après la fin victorieuse de la guerre de 1812, la fête destinée à célébrer «la défaite et lexpulsion de ladversaire des frontières de la Russie» fut prévue le 25 décembre. Ce jour-là, en 1826, les salles dapparat du palais dHiver étaient pleines de brillants courtisans, de généraux et dofficiers de la garde, mais également de nombreux soldats des régiments de la garde. À la cérémonie dinauguration de la nouvelle salle dapparat du palais, sous le nom galerie Militaire, furent conviés les officiers et les soldats de la garde décorés de médailles pour avoir pris part à la guerre nationale de 1812 et à la prise de Paris. Les uniformes des cuirassiers et des dragons, des uhlans et des hussards rivalisaient de beauté dans la salle Blanche, alors que dans la grande salle du Trône les revers et les collets aux couleurs vives contrastaient avec la rigueur de luniforme des rangs de fantassins. Après loffice religieux eut lieu la consécration de la galerie, suivie dun défilé inaccoutumé. Les vétérans défilaient au son de la marche sous le regard des généraux dans leurs cadres dorés. Cétaient eux qui les commandaient en lannée mémorable 1812 et lors des campagnes des années 1813-1814.
La galerie Militaire occupe le local conçu sur les plans de larchitecte Carl Ivanovitch Rossi, à lemplacement des six petites salles qui occupaient le milieu du palais, entre la salle Blanche (actuellement des Armoiries) et la grande salle du Trône (actuellement Saint-Georges), à côté de la cathédrale du palais. Tous les travaux ont été réalisés dans des délais très courts, entre juin et novembre 1826.
La galerie compte trois cent trente-deux portraits de généraux ayant commandé les troupes russes. Tout le travail préparatoire fut assumé par lÉtat-major général, qui rédigea les listes des personnes à représenter. Ces listes ne concernaient que ceux qui avaient directement pris part à la guerre contre Napoléon dans les années 1812-1814 avec le grade de général. Ce travail fut confié au célèbre portraitiste anglais George Dawe (1781-1829). Peintre de talent, il travaillait avec une rapidité qui épatait les contemporains, tout en restant un fin portraitiste et psychologue. Le travail a duré de 1819 à 1828. Dawe a dû peindre lui-même environ cent cinquante portraits alors que les autres sont lœuvre de ses assistants russes A. V. Poliakov (1801-1835) et V. A. Golike (mort en 1848).
Les portraits équestres dAlexandre Ier et de ses alliés, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III et lempereur dAutriche France-Joseph Ier, sont placés dans la galerie dans la seconde moitié des années 1830. Les deux premiers sont attribués à F. Krüger, peintre de la cour de Berlin, et le troisième au peintre P. Kraft, de Vienne.
Les murs de la galerie sornent de douze couronnes de lauriers moulurées qui portent les noms des plus grandes batailles des années 1812-1814 et côtoient les portraits.
La galerie Militaire a existé dans son aspect initial jusquau terrible incendie de 1837, dans lequel a disparu tout le décor intérieur du palais dHiver. Les portraits ont été sauvés grâce au courage des soldats des régiments de la garde, venus pour combattre les flammes. Aux travaux de restauration ont pris part les peintres-décorateurs Jacob et Vassili Dadonov, les sculpteurs A. I. Terebenev et N. Oustinov et le mouleur T. Dylev. Un tableau de G. G. Tchernetsov représente la galerie telle quelle fut conçue à lorigine.
Avec linauguration de la galerie Militaire commence lhistoire de lapparition au palais dHiver dune sorte de mémorial de la gloire militaire russe, qui se lit dans le décor des salles et un grand nombre de peintures de bataille et de portraits des généraux. Tout le parcours, de lescalier du Jourdain à la salle du Piquet de la garde montée, devant la salle Blanche, en passant par les salles dapparat, relatait les pages les plus éclatantes de lhistoire militaire nationale, dont la guerre nationale de 1812.
Une compagnie des grenadiers du palais fut formée en octobre 1827 pour monter la garde dhonneur du palais dHiver. Cette unité était une sorte de monument aux exploits accomplis par la garde russe sur les champs de batailles contre Napoléon et était composée de soldats des régiments de la garde décorés pour faits de bravoure. Elle comptait initialement cent vingt soldats et sous-officiers et trois anciens soldats promus officiers et décoré dinsigne de lordre militaire pour la bataille de Borodino (Moskova). La mission particulière confiée à cette compagnie se signalait également par le drapeau dont elle avait été gratifiée en 1830. Il était fait sur le modèle des drapeaux Saint-Georges de la garde, mais était richement brodé de fil dor. Linscription «En commémoration des exploits de la garde russe» courait sur son pourtour.
Les soldats et les gradés de la compagnie portaient une tenue particulière. Cétait un habit duniforme de couleur vert foncé aux revers rouges. Les pattes dépaules, les revers et les parements des manches étaient richement ornés de galons et de broderies dor. À cause de cette abondance dor, les Pétersbourgeois nont pas tardé à la surnommer «compagnie en or». Les grenadiers étaient coiffés de hauts bonnets en fourrure dours. Laspect des grenadiers du palais évoque la Vieille Garde de Napoléon, pour rappeler sans doute la victoire remportée sur le redoutable adversaire, quand le vainqueur sapproprie luniforme de la plus glorieuse et la plus formidable des formations militaires de ladversaire déchu.
Le recours à la silhouette familière des grognards pour créer luniforme de lunité militaire dhonneur paraît très naturel. On peut se souvenir de ladmiration dont faisait preuve Denis Davidov en décrivant la garde napoléonienne : «Vint enfin la Vieille Garde au milieu de laquelle se trouvait Napoléon lui-même. Nous sautâmes en selle et regagnâmes la grande route. À la vue de nos foules bruyantes, ladversaire mit le doigt sur le chien de fusil et continua fièrement son chemin sans presser le pas. Cest en vain que nous essayâmes darracher au moins un seul homme à ces colonnes serrées qui, au mépris de tous nos efforts, demeuraient intactes comme sils étaient faits de granit. Jamais je noublierai lallure fière et menaçante de ces guerriers qui avaient plus dune fois vu la mort en face. Auréolés de hauts bonnets en peau dours, revêtus duniformes bleus, sanglés de blanc, avec leurs panaches et épaulettes rouges, ils avaient lair de fleurs de pavot au milieu dun champ de neige. Ce jour-là nous capturâmes un général, une quantité de chariots et fîmes jusquà sept cents prisonniers, mais la Garde avec Napoléon fendit la foule de nos Cosaques comme un navire de cent canons fend une flottille de barques de pêcheurs.»(5)
Loin de faire de la Russie et de la France des ennemis pour toujours, les années de confrontation militaire entre les empereurs Alexandre Ier et Napoléon Ier nont fait quaccentuer lintérêt et le respect réciproques, qui faisaient parfois admirer ladversaire de naguère. Les tables et les bureaux sornaient de bustes et de statuettes avec la silhouette familière du tricorne et les bras croisés sur la poitrine côtoyant des figurines en porcelaine de Cosaque et des verres affichant inscription «Jubile Moscou, les Russes sont à Paris !» Nikolaï Pavlovitch, le jeune frère de lempereur Alexandre, étudia les nouveaux uniformes pour larmée russe en prenant pour modèle la célèbre suite de gravures de Martinney. La confrontation militaire avec la France napoléonienne eut de larges répercussions sur laspect militaire de Saint-Pétersbourg
Georgy Vilinbakhov
(1) Записки о 1812 годе генерала А. П. Ермолова. М., 1863. С. 2.
(2) Шильдер Н. К. Император Николай Первый. СПб., 1903. Т. I. C. 5960.
(3) Розен А. Е. Записки декабриста. Иркутск, 1984. С. 111.
(4) Лотман Ю. М. К функции устной речи в культурном быту пушкинской эпохи // Ученые записки Тартусского Государственного университета. Тарту, 1979. Вып. 481. С. 107120.
(5) Давыдов Д. В. Военные записки. М., 1982. С. 213214.
|
|