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Variations russes sur thème Empire

La France et la Russie sont liées par une histoire particulièrement complexe de relations politiques et culturelles. La guerre contre Napoléon fut l’événement majeur de l’histoire russe du XIXe siècle. Elle eut cependant un résultat paradoxal. Le culte de Napoléon en Russie ne cessa de se renforcer, et l’attrait traditionnel pour la culture française de s’accroître. Le style Empire dans sa variante russe dominait partout dans le pays. L’empereur commanda un grand tableau, Parade de la garde impériale, pour son bureau, et l’un des régiments de la garde impériale russe choisit délibérément d’adopter un uniforme qui rappelait celui des troupes napoléoniennes.

Les aristocrates russes qui s’insurgèrent en décembre 1825 s’inspiraient d’idées républicaines importées de France.

Il subsistait une constante sympathie intérieure envers la France malgré des contradictions objectives de nature politique et sociale.

L’appellation «style Empire» serait synonyme de «style Napoléon» si ce style ne s’était pas propagé en dehors des limites du pays et de celles de l’époque. L’idéologie de l’empire napoléonien créa une sorte de Renaissance artificielle qui ne ressuscitait pas l’esprit de l’Antiquité mais des signes et des symboles du monde militaire romain — aigles, armures, faisceaux, trépieds rituels — et la sérénité solennelle caractéristique de l’esthétique romaine. Ce style créé sous l’influence de Napoléon contribua considérablement à influencer l’histoire de notre culture commune — non moins importante que les campagnes militaires, avec leurs brillantes victoires et leurs sombres jours de défaite. Ce style survécut à Napoléon, fut exporté dans plusieurs pays du monde et acquit une beauté toute particulière dans un autre empire : la Russie. Ce que l’on appelle le style Empire russe fait partie du phénomène international. Mais, en Russie, le style «impérial» trouva non seulement des formes nouvelles, mais aussi des racines historiques et des symboles cruciaux dans le passé de ce pays, avec les incontournables casques pointus et cottes de mailles, avec l’image idéale du guerrier médiéval.

Les œuvres françaises et russes d’arts appliqués du XIXe siècle exposées côte à côte témoignent du caractère international du style créé par la France qui avait transformé la République en Empire en s’inspirant des idéaux et de la stylistique de l’Antiquité. La Russie importait de fascinants exemples d’art français. Les artistes français réalisaient des esquisses pour des manufactures russes. Les œuvres originales des ateliers russes n’étaient cependant pas inférieures aux productions françaises et étaient chargées d’un programme idéologique particulier. La Russie et son musée, l’Ermitage, peuvent en témoigner. Le musée de l’Ermitage expose aussi des pièces ayant un caractère français plus évident. Grâce aux conjonctures de l’époque, aux sympathies personnelles et aux mariages dynastiques, plusieurs objets conservés dans la famille des Beauharnais — du sabre porté par Napoléon à Marengo au service de table — se sont retrouvés en Russie.

Il reste un sujet d’importance pour l’histoire russe, par-delà le sort des œuvres d’art. Les héros dorés, dont certains furent produits en France et d’autres en Russie, se côtoient comme des frères, comme Alexandre Ier et Napoléon sur le radeau de Tilsit. Le thème Alexandre et Napoléon attire l’attention des historiens, mais aussi de tous ceux qui, en Russie, s’adonnent à des réflexions au sujet de l’histoire nationale : la rupture dramatique avec la France après l’assassinat de l’empereur Paul Ier, la défaite humiliante d’Austerlitz, la réconciliation qui fit la joie de tous et qui fut utilisée savamment par la Russie à des fins politiques. La perfide attaque préventive, la perte de Moscou — et l’humiliation terrible des conquérants de l’Europe, avec au final la prise de Paris par les troupes russes, quand la ville admirait la générosité d’Alexandre, victorieux. La France et la Russie partageaient un destin commun qui définissait beaucoup de choses, et non uniquement dans la vie de ces deux pays. Ces deux empires paraissaient à la fois semblables et restaient néanmoins différents. Les historiens en discourent longuement. L’art le met en évidence sans recourir aux paroles. La proximité culturelle enracinée dans l’époque des Lumières s’est révélée plus forte que l’hostilité politique ; elle a incorporé cette hostilité (ainsi que la touchante union) en la réduisant à une variante concrète de l’histoire culturelle — plus importante pour les générations postérieures que l’histoire politique. Les monuments d’histoire nous parlent de la même situation d’amour et de haine que ressentaient et ressentent toujours les hommes politiques.

Il existe une autre illustration de cette situation pour l’Ermitage : Dominique Vivant Denon, peintre renommé, l’un des organisateurs de la partie scientifique de la campagne d’Égypte de Napoléon, créateur du Louvre, père de l’égyptomanie, maçon et mystique, servit à la cour russe dans sa jeunesse. Un papyrus égyptien qu’il offrit et son somptueux livre de gravures orientales sont conservés en Russie. On dit que, durant la période d’amitié entre Napoléon et Alexandre, il aurait aidé l’Ermitage à acquérir certaines peintures, dont l’une du Caravage. Alexandre le décora de l’ordre de Sainte-Anne afin de le remercier pour les œuvres d’art qu’il avait fait parvenir à Saint-Pétersbourg. Lorsqu’il était directeur du Louvre, il essaya sans succès d’acheter à Joséphine une partie de sa collection d’art. La fille de l’impératrice vendit les tableaux et les sculptures à Alexandre, pour l’Ermitage. L’empereur russe, à son tour, permit à la France de conserver les trésors accumulés par Denon dans toute l’Europe.

Nos relations culturelles sont riches en épisodes passionnants, dont plusieurs se retrouvent, de manière évidente ou implicite, dans les objets d’une incroyable beauté réunis sous le signe des deux aigles, russe et française.

 

Mikhaïl Piotrovski,
directeur du musée de l’Ermitage

En haut, à gauche :
Vase "Russie"
Manufacture Impériale de Porcelaine
Russie, Saint-Pétersbourg 1828.